Alan Wilde, dans les innombrables anthologies et “readers” traitant du postmodernisme américain, se trouve parmi ces nombreux penseurs ayant réfléchi plus spécifiquement à la dichotomie modernisme/postmodernisme. Actif surtout à partir de la seconde moitié des années 70, c’est dans un article publié en 1976 dans boundary 2 et intitulé « Barthelme unfair to Kierkegaard: Some Thoughts on Modern and Postmodern Irony », que Wilde s’attaque pour la première fois à une taxinomie des formes d’ironie dans la littérature américaine du vingtième siècle, plus particulièrement aux différences entre les pratiques moderniste et postmoderniste. À partir de cette étude préliminaire, il approfondit ensuite sa réflexion dans un essai plus substantiel, publié en 1981, sous le titre Horizons of Assent. Ardent défenseur du modernisme, qu’il considère à l’époque comme étant toujours actif et contemporain, Wilde affirme que le postmodernisme consent mollement à la société informe qui l’accueille, alors que le modernisme puise sa force et son agentivité dans un désir d’insuffler une mesure d’ordre à ce monde en déchéance.
L’ironie, procédé commun aux deux courants littéraires en question, est pour Wilde l’outil tout indiqué pour décrire les postures politiques adoptées par l’un ou l’autre. C’est que l’ironie suppose une multiplicité de codes ou, du moins, leur binarité: elle se construit à travers l’utilisation d’un code explicite, additionné d’au moins un code additionnel, celui-ci implicite, qui subvertit le premier. De par cette mécanique, le terrain de l’ironie est un lieu de découverte privilégié pour Wilde, qui y cherche une attitude implicite à chaque esthétique (moderniste ou postmoderniste) face à la superposition de multiples possibilités d’interprétation du réel. En peu de mots, l’ironie n’est pas qu’un simple procédé formel; elle devient l’analogue d’un dispositif de gestion de possibilités alternatives, à même la fiction. « Isn’t the locus of the irony precisely the aesthetic and aestheticizing consciousness unable to solve or resolve the dilemma it posits, except by hovering over it in the sublimity of form? » (Wilde. 1981. p.40) C’est dire que l’indécidabilité du sens à donner à l’expérience du réel serait la marque du vingtième siècle américain, symptomatique de l’avènement d’un monde toujours davantage fragmenté en une pluralité de réalités simultanées. En réaction à ce bouleversement, l’ironie se serait placée à l’avant-plan des esthétiques moderne et postmoderne américaines.
Wilde décrit deux types d’ironie, associés respectivement à l’attitude moderne de refus du désordre et à l’attitude postmoderne de tolérance face à ce même désordre. En quelques mots, telle est l’ironie moderniste : « absolute and equivocal, [it] expresses a resolute consciousness of different and equal possibilities so ranged as to defy solution. » (Wilde. 1981. p.44) Les exemples d’ironie recensés par Wilde, par exemple chez Yeats ou Pirandello et, dans son second essai, chez Joyce, sont toujours agencés en termes binaires; cette binarité communique la nature indécidable du problème interprétatif, mais l’atténue au moyen d’une certaine maniabilité esthétique. Ce type d’ironie n’offre pas de solution, car cela serait trahir l’expérience de la réalité moderne; elle offre en revanche une stratégie d’endiguement qui permet de limiter la difficulté interprétative, faute de la résoudre. Wilde y lit un désir, propre à la pensée moderne, de représenter un problème d’interprétation dû à une expérience fragmentaire du réel, doublé d’un désir de transcender cette difficulté, transcendance dont la possibilité est en définitive refusée par l’esthétique moderniste.
L’approche postmoderniste est tout autre: « Postmodern irony, by contrast, is suspensive: an indecision about the meanings or relations of things is matched by a willingness to live with uncertainty, to tolerate and, in some cases, to welcome a world seen as random and multiple, even, at times, absurd. » (Wilde. 1981. p.44) L’incohérence du monde, selon Wilde, se trouve ici intensifiée au point où il devient impossible pour la fiction de la gérer ou de l’exprimer à même l’ordre de sa narration. La pulsion organisationnelle moderne est ici remplacée par ce que Wilde nomme un « antiessentialist je m’en foutisme » (Wilde. 1981. p.44). Le critique Steven Connor décrit l’ironie suspensive de Wilde comme la marque d’un art issu de la crise moderniste, combinant, d’une part, une conscience aigüe des pires incohérences et de l’aliénation et, d’autre part, une forte tolérance à leur égard. (Connor. p.122) Lors du passage du modernisme au postmidernisme, « a world in need of mending is superseded by one beyond repair » (Wilde. 1981. p.131).
Dans « Barthelme Unfair to Kierkegaard… », Wilde définit, à partir de la littérature de Donald Barthelme, un postmodernisme dont les préoccupations sont ontologiques plutôt qu’épistémologiques :
Like the Pop artists, Barthelme puts aside the central modernist preoccupation with epistemology, and it may well be the absence of questions about how we know that has operated most strongly to “defamiliarize” his (and their) work. Barthelme’s concerns are, rather, ontological in their acceptance of a world that is, willy-nilly, a given of experience. (Wilde. 1976. p.54)
Le postmodernisme, pour Wilde, se contente d’accepter et de représenter ce donné de l’expérience plutôt que de tenter de le modifier ou d’en contrôler les tensions. Le modernisme, dans son désir de totalisation, qui sous-entend une tentative de contre-attaque restreignante envers le désordre constaté, se rapproche plus pour Wilde d’une activité politique sur le monde que le postmodernisme, dont l’indécision et l’apathie le paralysent entièrement.
Mais son propos sur l’ironie et le double-sens, fidèle à son objet, ne se contente pas de demeurer monolithique. Wilde mentionne en effet une exception. Il isole et définit un type de fiction postmoderniste qui ne sombre pas tout à fait dans l’inaction : il nomme ce sous-courant la ʻmid-fictionʼ. Il s’agirait, selon Wilde, d’un postmodernisme impur, « a postmodernism that paradoxically combined features from different postmodernisms, that combined, for instance, a return to narrative and representation with reflexivity. » (Bertens. 1995. p.76) La surproblématisation ironique se ferait ici dans un contexte de représentation (et non, par exemple, d’autoréflexivité pure), ce qui la situerait de nouveau dans le champ phénoménologique de l’expérience. La ʻmid-fictionʼ, dit-il, réussit à combiner le suspensif et l’équivoque, ce qui en fait, en quelque sorte, un double modèle dont la portée politique est indécidable. C’est à partir de cette idée d’ambiguïté structurelle que se sont développées de nouvelles pistes de réflexion sur la portée politique du postmodernisme dans les années 1980. Pensons notamment à Linda Hutcheon, qui a finement et abondamment théorisé la qualité subversive doublée de complicité de la littérature postmoderniste.
Lire l’article de Wilde sur le site JSTOR.
BERTENS, Hans. The Idea of the Postmodern: A History. New York: Routledge, 1995, 284 p.
CONNOR, Steven. Postmodernist Culture: An Introduction to Theories of the Contemporary, Cambridge: Blackwell, 2ème édition, 1997, 327 p.
HUTCHEON, Linda. The Politics of Postmodernism, New York / London: Routledge, 2005, 1989, 222 p.
WILDE, Alan. « Barthelme Unfair to Kierkegaard: Some Thoughts on Modern and Postmodern Irony », boundary 2, vol. 5, no. 1, automne 1976, pp. 45-70.
WILDE, Alan. Horizons of Assent, Baltimore: John Hopkins University Press, 1981, 209 p.
Photo: Identical Twins, Roselle, New Jersey, 1967 par Diane Arbus











