On the Screen (génétique littéraire à rebours)

Source: plan59.com

- J’ai feuilleté, en librairie, le fameux “rouleau” du manuscrit original de On the Road, de Jack Kerouac[1].

- Ah! Le fameux “Original Scroll”. Tu sais que je l’ai vu en vrai, à New York? Quelqu’un en avait fait exposer une partie dans le hall d’un musée.

- Ouais, bon. Tu sais de quoi je parle, alors. Le manuscrit qui a tant nourri le mythe de la création fiévreuse et mystique des écrivains Beat, et du roman lui-même, surtout.

- Ils en parlent ici. Kerouac aurait écrit On the Road sur du gros papier industriel, en un gros bloc de texte sans saut de paragraphe et avec beaucoup moins de ponctuation et de mentions du mot “holy”, apparemment, que dans la version éditée qui paraîtrait en librairie quelques années plus tard, en 1957.

- Tu vois, ça m’a fait réfléchir aux effets de spontanéité, d’oralité, de “freewheelin’ jazz talk” et d’improvisation qu’on a tant souligné, avec raison, dans le roman publié. Et je me suis dit que l’idée du rouleau de papier, pour Kerouac, tout comme celle d’oublier les sauts de paragraphe et d’alléger la ponctuation, devait répondre à une sorte d’impératif frénétique. Il ne devait jamais manquer de papier, de souffle et de “jus”.

- Encore là, il paraît qu’il carburait essentiellement au café, dans ce temps-là.

- OK. N’empêche que l’idée d’utiliser un rouleau de papier industriel et de limiter la ponctuation et de tout écrire en bloc crée un espace de création qu’on veut libre de toute contrainte physique. Tu me suis? On a construit une partie du mythe de On the Road à partir de cette énergie supposément débridée, à l’état “pur”, de la spontanéité de la création[2].

- Et aujourd’hui, on peut retrouver cette “pureté” dans la lecture, chose qui ne nous était pas permise avec le roman édité, ponctué, etc.

- Justement! Je me dis qu’ils pourraient aller jusqu’à vendre des photocopies du rouleau de papier, et l’effet frénétique ne serait jamais complètement réussi.

- Et puis, quand on y pense, la simple idée des sauts de ligne, sur la machine à écrire, devait rendre l’écriture tout aussi contraignante dans la perspective d’un effet de spontanéité. C’est physique: les doigts quittent le clavier pour remonter le papier et tasser le cylindre à droite.

- Il faudrait qu’on récrive On the Road en format numérique, comme une seule longue ligne de texte défilant.

- On pourrait le diffuser aux écrans Alstom Télécité dans le métro de la ligne Orange!

- Ou encore une version iPad qui laisserait le soin au lecteur de faire défiler, avec son doigt, le texte de Kerouac… Et, comme pour le rapprocher de l’expérience véridique, de la diégèse, le lecteur verrait en arrière-plan, des clichés pris de Google Street View selon l’endroit où l’action du roman est située.

- On the Screen!

- Wow! On tient quelque chose, là.

[1] Il y avait une blague un peu snob, dans nos premières conversations au sujet de la COLA, qui voulait qu’on interdise toute référence à Kerouac ou encore à Hemingway, comme quoi ces deux monuments de la littérature des États-Unis du XXe siècle paraissaient souvent comme l’unique porte d’entrée de bon nombre de littéraires qui, pour paraphraser Julien Lefort-Favreau, ne pratiquent qu’en dilettantes la lecture des écrivains américains. Après un billet sur Hemingway et celui-ci sur Kerouac, ne manque plus qu’un texte sur Salinger et la COLA sera totalement mainstream!

[2] C’est un mythe, bien sûr, mais force est de croire que l’effet de lecture perdure. La publication même de ce manuscrit sous la forme la plus brute (dans les limites du format livresque) témoigne, à mon avis, de cette persistance de l’effet spontané romantique associé à l’écriture de On the Road. C’est très vendeur, à tout le moins.

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Une réflexion sur “On the Screen (génétique littéraire à rebours)

  1. C’était à la NYPL, une exposition sur Kerouac, avec de la “paraphernalia” en masse.

    C’est cool cette idée de texte défilant, et ça fonctionne pour On the Road. Je me suis souvent dit que, pour Ulysses, de Joyce, pour illustrer correctement le “monologue intérieur” et l’instantanéité de l’action, il faudrait imprimer tous les mots du livre en surimpression l’un sur l’autre, à l’infini. Ça donnerait un beau rectangle noir.

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